• Mamy

    Ma chère mamy,

    Si je prends la plume aujourd'hui c'est pour t'écrire ce que je n'ai jamais osé te dire. Tu es ma force, mon cœur, la citadelle où je me suis toujours réfugiée dans les heures sombres passées à l’ombre d’une maman trop belle, qui me voyait comme un vilain petit canard, et d’un papa très amoureux d’elle et qui calmait ses nerfs en me fouettant, pour des raisons futiles et souvent injustes, et qui après le châtiment venait sécher mes larmes en m’assurant qu’il m’aimait.

    Toutes les images que j’ai de toi sont comme des bonbons goûteux qui fondent dans la bouche en distillant le bonheur ineffable de la douceur, aujourd’hui disparue. Je revois ta peau immaculée, si douce au toucher, tes grands yeux sombres où j’aimais me plonger tant le regard qu’ils posaient sur moi était emplit de tendresse, ta main légère qui caressait mes cheveux les après-midi passés à tes pieds. Toi tu détricotais les jolis pulls au point d’astrakan, que tu réalisais pour mon frère et moi, devenus trop petits, et moi, j’enroulais au fur et à mesure la laine autour de mes poignets. Bientôt cette laine ferait un nouveau pull à ma taille et avec un motif différent.

    Ces moments-là sont inscrits dans ma mémoire et en mon âme comme des pierres précieuses que je ressors sans les heures difficiles de ma vie d’adulte. Et puis, il y a ces moments magiques où nous partions toutes les deux pour la Sauvain où tu louais une école désaffectée. Il y avait la voisine, ton amie Marie-Lou chez qui j’allais, chaque matin, chercher le bon lait frais tiré du jour. J’y voyais son fils, plus grand que moi, qui me confectionnait de jolies poupées dans les épis de maïs géants qui n’avaient pas besoin, à cette époque, des cochonneries de MONSANTO.

    Il y avait nos courses folles sur des vélos sans freins avec lesquels nous dévalions les routes à toute vitesse pour finir, bien souvent, dans les fourrés d’orties. Le soir, toutes les familles se retrouvaient chez l’institutrice, la seule du village à avoir un poste de télévision. Cette lucarne en noir et blanc nous fascinait. Nous rentrions après Pimprenelle et Nicolas et ce bon gros Nounours qui nous souhaitait une « bonne nuit les petits ».

    Une fois à la maison, tu me servais un grand bol de soupe bien chaude et puis tu me couchais dans la chambre sous l’énorme édredon de plumes en satin rouge vif qui, en à peine cinq minutes, chassait le froid de l’hiver. Tes lèvres se posaient sur ma joue avec tant de douceur que je m’endormais aussitôt, heureuse et épanouie à l’idée qu’au matin, tu serais encore là, tendre et aimante et ton amour m’envelopperait à nouveau.

    Tout cet amour que j’ai reçu de toi m’a nourrit, éduqué et il m’a transmis la force de vivre malgré tout à moi, l’enfant silencieuse.

    Toi, tu étais née Esther, mais un monstre avait décidé de faire disparaître les gens comme toi, aux cheveux trop noirs, aux yeux trop bruns. Des voisins, malgré le danger que cela représentaient pour eux, t’ont aidée à t’enfuir, avec tes deux enfants mon père et sa sœur, et à échapper à la rafle du Vélodrome d’Hiver qui rassembla treize mille Juifs parisiens de 2 à 60 ans, seuls quelques dizaines en sont revenus. Tu as échappé à la chambre à gaz en devenant Suzanne. Mon père, lui a épousé une jolie blonde aux yeux bleues et je suis née de ces deux-là.

    Ton fils a rejeté ta religion pour devenir enfant de cœur. Puis il a surpris le curé dans des ébats crapuleux avec une trop jeune fille. Alors il est devenu athée et m’a transmis sa seule croyance :

    ‘Crois en l’homme mon enfant, c’est la seule religion qui ait du sens, tout le reste n’est que foutaise.’

    Un jour, tu as disparue de mon horizon. Moi j’étais à l’hôpital et je n’ai pas pu te dire au revoir. Tu es devenue mon ange gardien et suis retournée, seule à mon enfer quotidien. Mais à chaque fois que le goût de vivre venait à me manquer, tu étais là, me tenant la main, me conduisant au ruisseau avec des coquilles de noix qui devenaient grâce à ton habilité des voiliers au long cours. Tu m’as donné  l’envie de vivre malgré tout, d’écrire, de raconter. Chaque histoire qui naît sous ma plume, je te la dois. Ma chère, ma précieuse mamy. Je t’aime aujourd’hui encore plus qu’hier car tu as la saveur des bonheurs disparus, mais oh combien présentes !

    Il me reste encore un peu de chemin avant de te rejoindre, de te revoir, mais quel bonheur lorsque le moment sera venu et quelle fête nous ferons alors. Allez mamy chérie, il me faut te laisser à présent, car d’autres histoires m’attendent et là figures-toi que je passe un temps fou sur les illustrations de mes derniers contes. Je t’aime ma chère mamy à bientôt.

     

    « Atelier N°4 - 2017 »
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  • Commentaires

    12
    Jeudi 9 Mars à 18:18
    Mercedes

    Houlala! Que d'émotion à la lecture de ton évocation de ta Mamie. 
    Verrons encore dans quelques années les mêmes mots disnt leur amour à leur Mamie?
    Je doute.
    Mais, bon, c'est comme ça.
    Je n'ai pas eu le bonheur de connaître mes grand-mères...
    Hélas. Je n'ai que ce regret, de ne pas avoir pu apprécier leur compagnie et leur complicité.
    Mais, je suis de 1946, et mes grand-mères, malheureusement étaient de l'autre siècle.
    Deux guerres, les obligations de tous les jours, et, voilà, je n'ai pas eu cette joie.

    Bonne soirée à toi.
    Bises et bonne soirée

     

      • Jeudi 9 Mars à 20:06

        Je suis heureuse d'avoir connu celle-ci, car elle m'a aidée à supporter mes 13 premières années qui n'étaient que souffrance et désespoir. Mon autre grand-mère était inexistante et comme elle n'aimait pas mon père, j'étais plutôt une verrue qu'autre chose. A chaque fois que je la voyais elle dénigrait mon père. L'autre n'était qu'amour et il était plaisant de l'avoir, même si cela a été pour une courte période. Bonne soirée ma chère Mercedes. Bisous

    11
    Mercredi 8 Mars à 19:06

    Coucou ma belle

    très bel hommage que tu rends à ta mamie, j'en ai la gorge nouée, je ressent tellement d'amour de douceur dans ce texte

    Je te souhaite une très bonne fin de journée, ici, sous la pluie depuis ce matin, je t'embrasse ma belle  Puce

      • Mercredi 8 Mars à 19:48

        Merci Puce, ma grand-mère a été le moteur de toute ma vie d'enfant. Elle était la meilleure des femmes, douce et généreuse en mots tendres, caresses et douceurs de toutes sortes. C'était mon soleil et elle est partie bien trop vite. Gros bisous

    10
    Vendredi 3 Mars à 13:01

    ça sent le vécu et c'est tellement bien écrit... bravo Marie plein de bisous

    Nathie

      • Samedi 4 Mars à 20:28

        Merci ma douce, tu me vois ravie d'avoir de tes nouvelles. Cette semaine, c'est moi qui vais courir les hôpitaux. Où en es-tu ma puce ? A-t-on réussi à ralentir ton rythme cardiaque ? Gros bisous ma chère Nathie. Dis ma puce, je n'arrive pas à remettre les objets qui tombent, je voulais placer les papillons, mais rien n'y fais, je ne suis pas douée. Peux-tu me dire, car si je suis les indications de ton blog, quand je supprime la première ligne, le texte apparaît en gros sur la gauche et les objets ne viennent pas... Je dois être un boulet. Bisous ma belle

         

    9
    Jeudi 2 Mars à 20:50

    Un très joli texte, très émouvant ! Juste une toute petite remarque, c'était Pimprenelle, pas Pimprelle. wink2 Ce qui n'enlève rien à la qualité de ce très beau texte !

      • Samedi 4 Mars à 20:26

        Oui c'est vrai, je suis une vilaine, je ne me suis pas relue. merci de m'avoir corrigée. Bisous

    8
    Mercredi 1er Mars à 22:29

    Magnifique et extrêmement émouvant

      • Jeudi 2 Mars à 08:45

        Elle était un vrai soleil dans les heures trop sombres de mon enfance. Elle a disparu quand j'avais 13 ans

    7
    Mercredi 1er Mars à 20:24

    Comme c'est beau et écrit avec le coeur!Merci de ce moment passé avec toi!

      • Mercredi 1er Mars à 21:24

        Merci à toi d'avoir apprécié ce texte. Bonne soirée.

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